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DAWN Afrique francophone

 
 

Fondamentalismes et politiques néolibérales : L’administration Bush, les Mollah et les autres
Fatou Sow - Colloque sur Les impacts des politiques néolibérales sur la situation des femmes en Afrique
AFARD, FEMNET et DAWN, 7 – 8 Avril 2006, Rabat, Maroc

 

 

 

Forum féministe africain, Accra, Ghana, 15-19 novembre 2006
Le féminisme en Afrique entre contestation et affirmation

Fatou Sow

Coordinatrice de DAWN Afrique francophone
Professeur de Sociologie, Laboratoire SEDET, Université Paris Diderot, Paris (France)



Le débat sur le féminisme en Afrique ouvert ces trente dernières années est loin d’être clos. Certes les idées et pratiques évoluent en Afrique, comme ailleurs dans le monde, en raison des contextes changeants. Les luttes des femmes quelles que soient l’étiquette qu’elles se sont données, se sont transformées en fonction des besoins, des objectifs et des moyens, des succès et des échecs. Il est évident qu’entre Mexico 1975 et Nairobi 1985, puis Beijing 2005, l’inclusion des Africaines aux discours et priorités de luttes a considérablement évolué. De la Plate-forme élaborée à Mexico (1975) autour de la femme rurale pauvre, largement africaine, (la participation africaine avait, c’est peu de le dire, anodine) au Protocole additif des droits des femmes à la Charte africaine de l’homme et des peuples adoptée à Maputo en 2003, que de chemin parcouru. Ce qui, à mon sens, rend ce forum, c’est l’utilisation du concept même de féminisme et de notre adhésion aux formes de critiques et de luttes qu’il génère.
Le concept fait toujours l’objet de controverses de plus en plus sophistiquées, que celles-ci soient favorables ou défavorables. Les enjeux sont de taille, car ils remettent en question l’identité, le sens des luttes, les aspirations et engagements de chacune d’entre nous en tant que femme, citoyenne, militante féminine ou féministe. Vivre et travailler en Afrique, avec une étiquette affichée féministe, c’est être confrontée à une polémique permanente de justification de soi, avant même d’entreprendre sa réflexion. J’en fais l’expérience depuis une vingtaine d’années, depuis que les études féministes ont littéralement changé le sens de ma carrière, dans mes objectifs, directions et méthodologies de recherche. Cela n’a pas été une carrière facile, même si je peux affirmer que l’étiquette a eu l’avantage d’attirer l’écoute de tous les participants. Je désespère de constater que c’est encore plus difficile en Afrique francophone pour des raisons à la fois linguistiques et historiques, difficiles à présenter ici en session plénière. On pourra certainement en discuter utilement en atelier.
Être féministe, ce n’est pas seulement affirmer l’appartenance à une certaine épistémologie. C’est aussi assumer une revendication qui donne tout son sens et sa puissance au concept : changer la condition des femmes, transformer les rapports de pouvoir hommes / femmes, promouvoir leurs droits et l’égalité entre les sexes. Cette attitude critique à la fois intellectuelle et politique d’appropriation d’une lutte et de quelques-uns de ses outils n’est pas facile à tenir et à entretenir. Elle ne peut s’effectuer sans avoir une connaissance réelle de nos cultures africaines, de leurs histoires, sans repenser leur immixtion et confrontation à d’autres systèmes de cultures, de religions et de technologies, dans le monde passé et contemporain ; c’est pouvoir faire la mesure les transformations de leurs valeurs idéologiques, morales, politiques. Les cultures ne sont pas unes, mais multiples. C’est, pour les femmes, construire une identité sociale et citoyenne, tout en prenant conscience des nécessités d’acceptation, d’ajustement, de réajustement, sinon de définition/ construction/ déconstruction du milieu, face aux ressemblances, différences, voire oppositions, de classe, de race, d’âge, de contextes historique, politique et culturel.
J’ai participé, en janvier 2006, aux Dialogues féministes qui se tiennent depuis trois ans au Forum social mondial, sur l’initiative de femmes se sentant marginalisées dans l’agenda global du FSM. Il rassemblait des femmes de diverses associations villageoises et urbaines, agricultrices, teinturières, commerçantes, secrétaires, médecins, enseignantes ou sans profession, en majorité du Mali, mais d’aussi d’Afrique, et quelques unes d’Europe, d’Amérique et d’Asie. Les organisatrices cherchaient assurément à trouver une plate-forme commune pour débattre de questions pressantes pour les femmes avec un minimum de consensus théorique : les femmes peuvent-elles s’organiser autour d’une approche commune qui leur permettre d’analyser leur situation et de s’organiser ensemble autour de leurs revendications ?
Vous pouvez imaginer le débat autour de la notion elle-même, de sa légitimité pour la culture africaine, autour des divergences entre cultures occidentales ‘inventrices’ de l’idéologie et cultures africaines porteuses des valeurs morales et religieuses propres ans dans tous les sens du terme. Les débats autour de la religion, de la sexualité, de la maternité, furent houleux. Si l’on savait quoi faire ensemble de l’économie ou du politique, il semblait que l’on ne possédait plus, au cours de ces dialogues, le même système de valeurs autour du corps et du sexe des femmes.
On aurait pu penser à un désastre si les Dialogues ne s’étaient pas poursuivis, le restant de la journée et si les multiples ateliers engagés par d’autres associations féminines qui ne se disaient pas toutes féministes n’avaient pas continué durant tout le forum, sur toutes les urgences auxquelles sont confrontées les femmes : l’accès à la terre, à l’habitat social, à l’éducation, au pouvoir économique, à la décision politique, à la protection lors des conflits, l’accès à une meilleure santé sexuelle et reproductive, l’accès aux droits citoyens qui ne sont pas des mots creux malgré nos contextes difficiles.
S’il est vrai qu’elles n’ont pas utilisé les expressions de contrôle de leur corps et de leur sexualité, elles n’en ont pas moins dénoncé les violences familiales et sexuelles (mariages forcés et précoces, mutilations génitales féminines, harcèlement et trafic sexuels, viols en série lors des conflits, propagation du SIDA, prostitution, dont elles sont victimes. Elles n’ont pas évoqué la religion comme source des inégalités entre les sexes, mais elles n’en ont pas moins déploré les vices ou l’absence de codes de la famille respectueux de leurs droits. Elles ont réclamé une plus grande participation à la prise de décision dans la famille, comme au parlement. Elles se sont interrogées sur les alternatives pour un développement équitable et solidaire qui prenne en compte leurs conditions et aspirations.
Dans la plupart des ateliers de l’univers de femmes, comme au Tribunal des femmes, les conséquences désastreuses des politiques néolibérales ont été largement discutées et dénoncés. Les femmes ont vu leurs responsabilités familiales accrues avec le chômage des hommes suite aux programmes d’ajustement structurel. La dégradation de l’environnement liée à l’exploitation des ressources pétrolières comme dans le Delta du Niger affecte particulièrement la qualité de vie des populations ogoni, se sont plaint les femmes de la région. « L’Afrique doit dire non aux OGM » décriés par les consommateurs du Nord, revendiquait une participante béninoise, qui invitait à lutter contre la transformation de l’Afrique en laboratoire d’expériences pour les multinationales du Nord. Pire, ces dernières tirent le principe actif de plantes médicinales typiquement africaines que leur indiquent les tradipraticiens (souvent des femmes) et déposent des brevets dont ils sont seuls à tirer des royalties.
Nous pouvons partager ici une définition minimale du féminisme pour traduire notre ambition commune à l’égalité entre les sexes, dans des sociétés que les hommes dominent et contrôlent. Mais mon féminisme peut être considéré comme africain, car il veut comprendre et analyser les situations auxquelles sont confrontées nous sommes confrontées, comme Africaines, au niveau local, national, régional et mondial. Ce qui arrive au niveau global affecte profondément ce qui arrive aux femmes au village ou en ville. Quand on privatise des ressources telles que l’eau, les paysannes du Sahel continuent d’aller au puits, et de plus en plus d’habitantes des banlieues pauvres des capitales font la queue à la borne-fontaine. Quand nos États coupent les crédits de la santé, cela renforce nos rôles de garde-malades de nos populations. Si les Objectifs du Millénaire pour le Développement décide d’améliorer l’éducation primaire en Afrique, alors nos filles iront de plus en plus difficilement au delà de ce niveau, malgré les progrès notoires des programmes de scolarisation des filles.
Pour moi, les concepts ont du sens, celui que je leur donne pour expliquer ma réalité. Je les revendique, car ils sont puissants en raison de leur charge de revendication. Ils ont une histoire activiste qui me positionne face au pouvoir masculin qui assument très tranquillement sa position de privilège et ne comprend pas qu’on la conteste, face à ma société qui "culturalise" les inégalités entre sexes, aux religions patriarcales qui les fondamentalisent et à nos États qui les légalisent. Le féminisme me permet d’entretenir cet espace politique de contestation et de résistance à l’ordre inégalitaire de la société patriarcale. Certes le patriarcat n’était pas une donnée universelle. Certes de nombreuses cultures africaines ont été matrilinéaires (et non matriarcales) et ont transmis le pouvoir et les biens par les femmes ; d’autres ont témoigné d’une certaine dualité mettant en parallèle lignages patrilinéaires et matrilinéaires. Mais ce monde que nous cherchons à transformer a de solides bases patriarcales.
Certes je n’ai inventé ni les concepts de féminisme, de genre, de rapports sociaux de sexe. Je n’ai emprunté que leurs traductions/adaptations plus ou moins bonnes/mauvaises, toujours compliquées. Il nous faudra sans doute un jour nous consacrer à cette tâche ardue mais combien nécessaire de créer des concepts dans ma langue pour dire nos oppressions, si nous voulons mieux communiquer et échanger avec les femmes de nos communauté, être à leur écoute et en dialogue. Chaque femme africaine doit établir ce dialogue dans sa langue, en raison du pouvoir conceptuel très fort de la langue.
Les Africaines s’efforcent de rejoindre leur histoire pour, d’une part, protester contre une prétendue universalité de la question des femmes qui niait leurs expériences et, d’autre part, assurer leur légitimité face aux critiques d’extraversion.
L’appartenance à la culture africaine, outre le droit à la parole, donne l’avantage d’une connaissance de l’intérieur, d’où le caractère indispensable de cette investigation de l’héritage historique, pour s’informer, prendre compte et reconstruire, des identités altérées. La collecte des langues, des littératures écrites et orales, des traditions, des objets et autres symboles du culturel, est un travail scientifique impératif pour la connaissance de toute société.
On ne peut comprendre la situation présente des femmes sans faire référence à leur passé, en même temps que ce passé se décrypte à partir d’outils analytiques critiques progressivement élaborés dans le temps présent. On peut rediscuter de la polygamie, si l’on place les liens matrimoniaux dans des rapports affectifs à l’autre conçus différemment. La polygamie n’est pas une simple redistribution des femmes autour d’un même conjoint. Les relations avec « la femme de mon mari » ne sont pas seulement institutionnelles ; elles sont aussi faites d’émotion, de jalousie, de colère et d’agressivité. Et si, à la ménopause, les femmes gagnent un statut supérieur, comme « ancêtre » écouté et peuvent occuper des fonctions politiques, leur vie sexuelle s’effrite en lambeaux, car c’est souvent l’époque où le conjoint prend une épouse plus jeune. Il en est de même des questions plus délicates de la sexualité qui de la contraception à l’avortement, de la liberté à l’orientation sexuelles ont beaucoup opposé les femmes dans le monde. Les mutilations génitales féminines, on le sait, ce n’est pas un débat lesbien autour du clitoris ; elles sont une des expressions du rapport de pouvoir entre les sexes, au cœur de la sexualité.
La critique féministe africaine a besoin de contribuer au discours sur l’universalité, à partir des cultures et des expériences historiques du continent, comme expériences humaines. Elle doit dire notre position dans ce que nous voulons être un dialogue avec d’autres femmes du Sud dont nous partageons de nombreuses réalités vécues ou du Nord avec lesquelles nous partageons ce début de 21ème siècle et le fait d’être femme.
 

 
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Supplément spécial sur le Forum social mondial 2004, Mumbai, India: Fondamentalisme et laïcité : le débat actuel en France

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