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Forum féministe africain, Accra, Ghana, 15-19 novembre
2006
Le féminisme en Afrique entre contestation et affirmation
Fatou Sow
Coordinatrice de DAWN Afrique francophone
Professeur de Sociologie, Laboratoire SEDET, Université Paris
Diderot, Paris (France)
Le débat sur le féminisme en Afrique ouvert ces trente dernières
années est loin d’être clos. Certes les idées et pratiques évoluent
en Afrique, comme ailleurs dans le monde, en raison des contextes
changeants. Les luttes des femmes quelles que soient l’étiquette
qu’elles se sont données, se sont transformées en fonction des
besoins, des objectifs et des moyens, des succès et des échecs. Il
est évident qu’entre Mexico 1975 et Nairobi 1985, puis Beijing 2005,
l’inclusion des Africaines aux discours et priorités de luttes a
considérablement évolué. De la Plate-forme élaborée à Mexico (1975)
autour de la femme rurale pauvre, largement africaine, (la
participation africaine avait, c’est peu de le dire, anodine) au
Protocole additif des droits des femmes à la Charte africaine de
l’homme et des peuples adoptée à Maputo en 2003, que de chemin
parcouru. Ce qui, à mon sens, rend ce forum, c’est l’utilisation du
concept même de féminisme et de notre adhésion aux formes de
critiques et de luttes qu’il génère.
Le concept fait toujours l’objet de controverses de plus en plus
sophistiquées, que celles-ci soient favorables ou défavorables. Les
enjeux sont de taille, car ils remettent en question l’identité, le
sens des luttes, les aspirations et engagements de chacune d’entre
nous en tant que femme, citoyenne, militante féminine ou féministe.
Vivre et travailler en Afrique, avec une étiquette affichée
féministe, c’est être confrontée à une polémique permanente de
justification de soi, avant même d’entreprendre sa réflexion. J’en
fais l’expérience depuis une vingtaine d’années, depuis que les
études féministes ont littéralement changé le sens de ma carrière,
dans mes objectifs, directions et méthodologies de recherche. Cela
n’a pas été une carrière facile, même si je peux affirmer que
l’étiquette a eu l’avantage d’attirer l’écoute de tous les
participants. Je désespère de constater que c’est encore plus
difficile en Afrique francophone pour des raisons à la fois
linguistiques et historiques, difficiles à présenter ici en session
plénière. On pourra certainement en discuter utilement en atelier.
Être féministe, ce n’est pas seulement affirmer l’appartenance à une
certaine épistémologie. C’est aussi assumer une revendication qui
donne tout son sens et sa puissance au concept : changer la
condition des femmes, transformer les rapports de pouvoir hommes /
femmes, promouvoir leurs droits et l’égalité entre les sexes. Cette
attitude critique à la fois intellectuelle et politique
d’appropriation d’une lutte et de quelques-uns de ses outils n’est
pas facile à tenir et à entretenir. Elle ne peut s’effectuer sans
avoir une connaissance réelle de nos cultures africaines, de leurs
histoires, sans repenser leur immixtion et confrontation à d’autres
systèmes de cultures, de religions et de technologies, dans le monde
passé et contemporain ; c’est pouvoir faire la mesure les
transformations de leurs valeurs idéologiques, morales, politiques.
Les cultures ne sont pas unes, mais multiples. C’est, pour les
femmes, construire une identité sociale et citoyenne, tout en
prenant conscience des nécessités d’acceptation, d’ajustement, de
réajustement, sinon de définition/ construction/ déconstruction du
milieu, face aux ressemblances, différences, voire oppositions, de
classe, de race, d’âge, de contextes historique, politique et
culturel.
J’ai participé, en janvier 2006, aux Dialogues féministes qui se
tiennent depuis trois ans au Forum social mondial, sur l’initiative
de femmes se sentant marginalisées dans l’agenda global du FSM. Il
rassemblait des femmes de diverses associations villageoises et
urbaines, agricultrices, teinturières, commerçantes, secrétaires,
médecins, enseignantes ou sans profession, en majorité du Mali, mais
d’aussi d’Afrique, et quelques unes d’Europe, d’Amérique et d’Asie.
Les organisatrices cherchaient assurément à trouver une plate-forme
commune pour débattre de questions pressantes pour les femmes avec
un minimum de consensus théorique : les femmes peuvent-elles
s’organiser autour d’une approche commune qui leur permettre
d’analyser leur situation et de s’organiser ensemble autour de leurs
revendications ?
Vous pouvez imaginer le débat autour de la notion elle-même, de sa
légitimité pour la culture africaine, autour des divergences entre
cultures occidentales ‘inventrices’ de l’idéologie et cultures
africaines porteuses des valeurs morales et religieuses propres ans
dans tous les sens du terme. Les débats autour de la religion, de la
sexualité, de la maternité, furent houleux. Si l’on savait quoi
faire ensemble de l’économie ou du politique, il semblait que l’on
ne possédait plus, au cours de ces dialogues, le même système de
valeurs autour du corps et du sexe des femmes.
On aurait pu penser à un désastre si les Dialogues ne s’étaient pas
poursuivis, le restant de la journée et si les multiples ateliers
engagés par d’autres associations féminines qui ne se disaient pas
toutes féministes n’avaient pas continué durant tout le forum, sur
toutes les urgences auxquelles sont confrontées les femmes : l’accès
à la terre, à l’habitat social, à l’éducation, au pouvoir économique,
à la décision politique, à la protection lors des conflits, l’accès
à une meilleure santé sexuelle et reproductive, l’accès aux droits
citoyens qui ne sont pas des mots creux malgré nos contextes
difficiles.
S’il est vrai qu’elles n’ont pas utilisé les expressions de contrôle
de leur corps et de leur sexualité, elles n’en ont pas moins dénoncé
les violences familiales et sexuelles (mariages forcés et précoces,
mutilations génitales féminines, harcèlement et trafic sexuels,
viols en série lors des conflits, propagation du SIDA, prostitution,
dont elles sont victimes. Elles n’ont pas évoqué la religion comme
source des inégalités entre les sexes, mais elles n’en ont pas moins
déploré les vices ou l’absence de codes de la famille respectueux de
leurs droits. Elles ont réclamé une plus grande participation à la
prise de décision dans la famille, comme au parlement. Elles se sont
interrogées sur les alternatives pour un développement équitable et
solidaire qui prenne en compte leurs conditions et aspirations.
Dans la plupart des ateliers de l’univers de femmes, comme au
Tribunal des femmes, les conséquences désastreuses des politiques
néolibérales ont été largement discutées et dénoncés. Les femmes ont
vu leurs responsabilités familiales accrues avec le chômage des
hommes suite aux programmes d’ajustement structurel. La dégradation
de l’environnement liée à l’exploitation des ressources pétrolières
comme dans le Delta du Niger affecte particulièrement la qualité de
vie des populations ogoni, se sont plaint les femmes de la région. «
L’Afrique doit dire non aux OGM » décriés par les consommateurs du
Nord, revendiquait une participante béninoise, qui invitait à lutter
contre la transformation de l’Afrique en laboratoire d’expériences
pour les multinationales du Nord. Pire, ces dernières tirent le
principe actif de plantes médicinales typiquement africaines que
leur indiquent les tradipraticiens (souvent des femmes) et déposent
des brevets dont ils sont seuls à tirer des royalties.
Nous pouvons partager ici une définition minimale du féminisme pour
traduire notre ambition commune à l’égalité entre les sexes, dans
des sociétés que les hommes dominent et contrôlent. Mais mon
féminisme peut être considéré comme africain, car il veut comprendre
et analyser les situations auxquelles sont confrontées nous sommes
confrontées, comme Africaines, au niveau local, national, régional
et mondial. Ce qui arrive au niveau global affecte profondément ce
qui arrive aux femmes au village ou en ville. Quand on privatise des
ressources telles que l’eau, les paysannes du Sahel continuent
d’aller au puits, et de plus en plus d’habitantes des banlieues
pauvres des capitales font la queue à la borne-fontaine. Quand nos
États coupent les crédits de la santé, cela renforce nos rôles de
garde-malades de nos populations. Si les Objectifs du Millénaire
pour le Développement décide d’améliorer l’éducation primaire en
Afrique, alors nos filles iront de plus en plus difficilement au
delà de ce niveau, malgré les progrès notoires des programmes de
scolarisation des filles.
Pour moi, les concepts ont du sens, celui que je leur donne pour
expliquer ma réalité. Je les revendique, car ils sont puissants en
raison de leur charge de revendication. Ils ont une histoire
activiste qui me positionne face au pouvoir masculin qui assument
très tranquillement sa position de privilège et ne comprend pas
qu’on la conteste, face à ma société qui "culturalise" les
inégalités entre sexes, aux religions patriarcales qui les
fondamentalisent et à nos États qui les légalisent. Le féminisme me
permet d’entretenir cet espace politique de contestation et de
résistance à l’ordre inégalitaire de la société patriarcale. Certes
le patriarcat n’était pas une donnée universelle. Certes de
nombreuses cultures africaines ont été matrilinéaires (et non
matriarcales) et ont transmis le pouvoir et les biens par les femmes
; d’autres ont témoigné d’une certaine dualité mettant en parallèle
lignages patrilinéaires et matrilinéaires. Mais ce monde que nous
cherchons à transformer a de solides bases patriarcales.
Certes je n’ai inventé ni les concepts de féminisme, de genre, de
rapports sociaux de sexe. Je n’ai emprunté que leurs
traductions/adaptations plus ou moins bonnes/mauvaises, toujours
compliquées. Il nous faudra sans doute un jour nous consacrer à
cette tâche ardue mais combien nécessaire de créer des concepts dans
ma langue pour dire nos oppressions, si nous voulons mieux
communiquer et échanger avec les femmes de nos communauté, être à
leur écoute et en dialogue. Chaque femme africaine doit établir ce
dialogue dans sa langue, en raison du pouvoir conceptuel très fort
de la langue.
Les Africaines s’efforcent de rejoindre leur histoire pour, d’une
part, protester contre une prétendue universalité de la question des
femmes qui niait leurs expériences et, d’autre part, assurer leur
légitimité face aux critiques d’extraversion.
L’appartenance à la culture africaine, outre le droit à la parole,
donne l’avantage d’une connaissance de l’intérieur, d’où le
caractère indispensable de cette investigation de l’héritage
historique, pour s’informer, prendre compte et reconstruire, des
identités altérées. La collecte des langues, des littératures
écrites et orales, des traditions, des objets et autres symboles du
culturel, est un travail scientifique impératif pour la connaissance
de toute société.
On ne peut comprendre la situation présente des femmes sans faire
référence à leur passé, en même temps que ce passé se décrypte à
partir d’outils analytiques critiques progressivement élaborés dans
le temps présent. On peut rediscuter de la polygamie, si l’on place
les liens matrimoniaux dans des rapports affectifs à l’autre conçus
différemment. La polygamie n’est pas une simple redistribution des
femmes autour d’un même conjoint. Les relations avec « la femme de
mon mari » ne sont pas seulement institutionnelles ; elles sont
aussi faites d’émotion, de jalousie, de colère et d’agressivité. Et
si, à la ménopause, les femmes gagnent un statut supérieur, comme «
ancêtre » écouté et peuvent occuper des fonctions politiques, leur
vie sexuelle s’effrite en lambeaux, car c’est souvent l’époque où le
conjoint prend une épouse plus jeune. Il en est de même des
questions plus délicates de la sexualité qui de la contraception à
l’avortement, de la liberté à l’orientation sexuelles ont beaucoup
opposé les femmes dans le monde. Les mutilations génitales
féminines, on le sait, ce n’est pas un débat lesbien autour du
clitoris ; elles sont une des expressions du rapport de pouvoir
entre les sexes, au cœur de la sexualité.
La critique féministe africaine a besoin de contribuer au discours
sur l’universalité, à partir des cultures et des expériences
historiques du continent, comme expériences humaines. Elle doit dire
notre position dans ce que nous voulons être un dialogue avec
d’autres femmes du Sud dont nous partageons de nombreuses réalités
vécues ou du Nord avec lesquelles nous partageons ce début de 21ème
siècle et le fait d’être femme.
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FRANCAIS |
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Supplément spécial sur le Forum social mondial 2004, Mumbai, India: Fondamentalisme et laïcité : le débat actuel en France
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